BILLET D’HUMEUR 
 
 
 
Quelle injure faite à Balzac, Beethoven, Jean-François Balmer et le Quatuor Ludwig que cette salle quasi vide ! Et pourtant quel superbe moment ! Deux monuments de la culture occidentale, servis par un comédien hors pair et une des meilleures formations de quatuor actuellement en activité. Un théâtre dans un quartier de Paris des plus agréables, la Madeleine, la place de la concorde, le ministère de l’intérieur, pas très loin, l’Opéra. Une salle à échelle humaine, au décor délicieusement suranné, aux fauteuils d’un rouge restauré et clinquant, des ouvreuses rémunérées au pourboire.
 
EMOTION BALZACIENNE
 
Une halte hors de la vitesse, hors des bruits, hors des modes, hors du temps…les spectateurs eux-mêmes sont un peu hors de propos et pourtant au rang devant deux grands ados qui finiront la soirée en vantant les délicieuses formules décapantes d’un Balzac dont on avait oublié qu’avant d’être taxé de fastidieux peut faire preuve d’un humour grinçant et dont l’émotion est mise en évidence par un Balmer en grande forme qui, se prenant au jeu, doit étancher sa propre émotion dans un grand mouchoir blanc, discrètement, pendant que les instruments soulignent la mort du père Goriot avec le poignant adagio du quatuor La Malinconia, opus 18 n°6.
 
« Mon paradis était rue de Jussienne. Dites donc si je vais en paradis, je pourrai revenir sur terre en esprit autour d’elles. J’ai entendu dire de ces choses-là. Sont-elles vraies ? […] Je les aime tant, que j’avalais tous les affronts par lesquels elles me vendaient une pauvre petite jouissance honteuse. Un père se cacher pour voir ses filles ! Je leur ai donné ma vie, elles ne me donneront pas une heure aujourd’hui. J’ai soif, j’ai faim, le cœur me brûle, elles ne viendront pas rafraîchir mon agonie, car je meurs, je le sens […] Je veux mes filles ! je les ai faites ! elles sont à moi ! » Balzac, Le père Goriot
 
HUMOUR BALZACIEN
 
Mais il y a aussi dans la manière de Balzac, un humour franc, une moquerie ironique dont la finesse n’empêche en rien l’efficacité comique : la description de la maison Vauquer extraite elle aussi du père Goriot est à se pâmer d’aise !
 
On y voit la pancarte de la pension : « pension bourgeoise des deux sexes et autres », on y respire « l’odeur de la pension […] qui sent le renfermé, le moisi, le rance ».
 
La description odoriférante du salon se termine pour passer à celle de la salle à manger…allez, je te la transcris en entier, tu ne peux qu’apprécier à sa juste valeur :
 
« Cette salle, entièrement boisée, fut jadis peinte en une couleur indistincte aujourd’hui, qui forme un fond sur lequel la crasse a imprimé ses couches de manière à y dessiner des figures bizarres. Elle est plaquée de buffets gluants sur lesquels sont des carafes échancrées, ternies, des ronds de moiré métallique, des piles d’assiettes en porcelaine épaisse, à bords bleus, fabriqués à Tournai. Dans un angle est placée une boîte à cases numérotées qui sert à garder les serviettes, ou tachées ou vineuses, de chaque pensionnaire. Il s’y rencontre de ces meubles indestructibles, proscrits partout, mais placés là comme le sont les débris de la civilisation des Incurables ». S’y rajoute « une longue table couverte en toile cirée assez grasse pour qu’un facétieux externe y décrive son nom en se servant de son doigt comme de style ». Mais le summum, c’est l’apparition de Madame Vauquer qui peut respirer « l’air chaudement fétide [de sa pension] sans être écoeurée » et « dont l’expression passe du sourire prescrit aux danseuses à l’amer renfrognement de l’escompteur » !
 
Bref, une anthologie !
 
VOULOIR, POUVOIR, SAVOIR / JOIE, SOUFFRANCE
 
La lecture se termine par un extrait de la Peau de chagrin qui donne toute sa mythique dimension à l’œuvre de Balzac. Car au-delà de la volonté qu’il eut de vouloir écrire « l’histoire oubliée par tant d’historiens, celle des mœurs », il éclaire son propos d’une réflexion globale sur l’activité humaine :
 
« L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort :
VOULOIR et POUVOIR.
Entre ces deux termes de l’action humaine, il est une autre formule dont s’emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme. Ainsi le désir ou le vouloir est mort en moi, tué par la pensée.
Entre deux mots, j’ai placé ma vie, non dans le cœur qui se brise, non dans les sens qui s’émoussent, mais dans le cerveau qui ne s’use pas et qui survit à tout ». Balzac, La Peau de chagrin, le Talisman

Beethoven quand à lui retient joie et souffrance : « nous, êtres limités , dit-il, à l’esprit illimité, sommes uniquement nés pour la joie et la souffrance. Et on pourrait presque dire que les plus éminents s’emparent  de la joie au travers de la souffrance ».

 
LA PART DE LA JOIE ET DU BONHEUR DANS UNE SOUFFRANCE
 
Le savoir permet, aide peut-être à trouver justement le chemin qui montre dans une souffrance la part de la joie, ou de l’émotion positive…il m’arrive dans des moments d’abattement ou de découragement de sentir poindre au fond de moi un immense attendrissement pour la cause même de cet abattement ou de ce découragement. Au moment où l’on revient à la cause même de ce découragement, on ne peut que se dire : oui, c’est vrai ceci ou cela est difficile à atteindre, mais après tout le sentiment même de la chose à atteindre, ce sentiment concentré de vouloir atteindre quelque chose ou quelqu’un te ramène à la force de l’élan que tu as pour cette chose ou cette personne et tu te dis à ce moment que ce sentiment exaspéré de découragement ne le serait pas tant si la force du sentiment premier n’existait pas. Tu fermes alors les yeux et tu penses qu’au fond c’est bien comme cela parce que tu sens cet élan qui transforme ta vie d’un désert en jardin luxuriant.
 
Balmer est admirable…il n’est pas dans ma galerie des amours de ma vie mais presque, presque. J’aime son côté rabelaisien. Sa voix cassée. Son côté un peu ours. Il était fantastique dans sa composition d’un Louis XVI criant de vérité dans La Révolution française de Robert Enrico.
 
Alors une salle presque vide en face de tout cela c’est une injure à ces géants !
 
Catherine Lebouleux
© CALISTO-235

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