Langoisse de penser
Évelyne Grossman, éditions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2008.
Le dernier ouvrage dÉvelyne Grossman, professeure de littérature française moderne et contemporaine à lUniversité Paris Diderot -Paris 7, analyse une problématique centrale qui hante la littérature et plus particulièrement celle des écrivains-penseurs du XXème siècle comme Derrida, Blanchot, Beckett : celle de langoisse et plus précisément de langoisse de penser. En huit chapitres aussi passionnants les uns que les autres, lactuelle présidente du Collège International de Philosophie propose un parcours au croisement de la littérature, de la philosophie et de la psychanalyse des écritures - limites du XXème siècle. Cet essai, paru aux éditions de Minuit et très opportunément dans la collection intitulée « Paradoxe », examine avec précision cette angoisse de penser qui est en soi un paradoxe et lauteure tente de montrer la manière adoptée par ces écrivains- penseurs pour le dépasser. Cet essai est laboutissement dune réflexion que lauteure avait déjà exposée dans de nombreux articles notamment dans le récent numéro de la Revue Europe daoût-septembre 2007 entièrement consacré à Maurice Blanchot pour le centenaire de sa naissance. Une note bibliographique en fin douvrage permet de retrouver ces articles publiés antérieurement qui ont été entièrement réécrits, augmentés voire refondus pour donner une unité à ces différents chapitres.
Louvrage est placé sous le signe dune citation de Rilke, lui-même penseur de cette angoisse ontologique et qui fera ainsi lobjet de très nombreuses analyses de Blanchot entre autres, définissant luvre dart comme « le produit dun danger couru, une expérience conduite jusquau bout, jusquau point où lhomme ne peut plus continuer ». Cette limite, cette « expérience-limite » pour reprendre les termes de Maurice Blanchot dans LEntretien infini, cet insaisissable voire cet impensable est lobjet des analyses dÉvelyne Grossman.
Le premier chapitre introductif intitulé « Sortie de soi » examine en neuf étapes cette angoisse propre aux écritures modernes. De la première sous-partie « Angoisse » au dernier point « Nêtre personne », lauteure définit le terme dangoisse notamment à partir des ouvrages dAntonin Artaud et établit une distinction claire entre nos peurs quotidiennes et langoisse fondamentale de lécrivain, ontologique comme nous le suggérions précédemment. Après avoir rappellé létymologie de ce terme (du latin angustia, reserrement ) (1), Évelyne Grossman montre que cette dernière est pour les écritures modernes synonyme de cet «impouvoir» dont parlent Blanchot, Derrida, Artaud ou bien de « ce grouillement informe de lêtre » pour reprendre lexpression de Lévinas que développe largement lauteure dans son troisième chapitre consacré à Emmanuel Lévinas. Évelyne Grossman montre ensuite comment cette expérience singulière déstabilise, bouleverse la pensée et conduit à une dépersonnalisation voire une « désidentification » pour reprendre la terminologie introduite par lauteure (2). En sappuyant notamment sur LExpérience intérieure de Bataille, lauteure nous rappelle que cette pensée jusquà langoisse, cette « sortie de soi » relève dune profonde ascèse, dune très grande exigence, celle décrire comme le développe notamment Blanchot. Après avoir démontré que cette angoisse sapparente à une passion de la négation, lauteure montre notamment en passant par la psychanalyse sans quelles mesures cette négativité est liée à une paradoxale vitalité. Cette démonstration rappelle clairement les analyses de Derrida dans La Dissémination sur lécriture comme pharmakon (3). Lécriture est en effet lexpérience de cette confrontation avec langoisse de penser, avec ce vide mais aussi expérience de dépassement de ce vide comme le montre dailleurs Évelyne Grossman avec précision dans une de ses dernières sous- parties intitulée « Aspiration, inspiration ». Ce premier chapitre qui pose clairement les jalons de la réflexion sachève sur limportance de la présence de lAutre au commencement de la pensée. Présence dune altérité menant justement lécrivain a adopté une posture identitaire ou « dés- identitaire » particulière. Il sagit pour lécrivain confronté à cette pensée de langoisse dêtre « un je sans moi » comme lécrit Blanchot dans LEntretien infini. Cette « désidentification » est entre autre ce que Blanchot qualifie de neutralisation, processus quil met en scène dans ses fictions comme par exemple dans Celui qui ne maccompagnait pas. Les écritures du XXème siècle opèrent donc ce parcours à la fois douloureux et fécond de langoisse de penser à de nouvelles identités/ désidentités où se récré un sujet pluriel.
Le deuxième chapitre (« Les voix de Jacques Derrida ») est consacré à Jacques Derrida et plus particulièrement à son intérêt pour les voix. Lauteure rappelle en effet que le philosophe pensait lécriture avec la voix ou « écouter lécriture » pour reprendre le très beau sous-titre dÉvelyne Grossman. Derrida lui-même sefforçait de lire les textes en imitant la voix, lintonation de lauteur car elle constitue pour lui comme une sorte déternel retour nietzschéen ou dune survivance débordant la vie comme lexplique lauteure. Ces rappels préliminaires sur la pensée de Derrida permettent à Évelyne Grossman dexaminer en quoi lécriture du philosophe peut être qualifiée de « borderline », de « double mind ». Elle lexplique en effet que pour elle linvention extraordinaire de Derrida est « ce lieu paradoxal dune vérité qui nexclue pas cet autre qui parle en moi, la folie, le rêve, lécriture poétique, la mise en espace théâtralisée des mots et des voix » (4). Cette instabilité, cette présence dun Autre nexcluant pas le Je est développée dans les sous-parties suivantes autour du terme « dappartenance » chez le philosophe. Évelyne Grossman montre quappartenir est pour Derrida synonyme « dêtre avec » et quainsi la question des frontières, du dedans, du dehors deviennent problématiques ou plutôt que ces frontières, aussi paradoxales que cela puisse paraître, nexistent pas. Lauteure conclut en expliquant que Derrida par ce nouvel espace quil invente dans son écriture nous invite à sortir de ce « chez soi », de cette ipséité dont parle également Lévinas, pour vivre quau sein de cette « inquiétante étrangeté », face à l «Unheimliche ».
Le troisième chapitre intitulé « Le grain de folie dEmmanuel Lévinas » sattache à montrer dans quelles mesures lécriture de Lévinas fait également partie de ces écritures modernes de « l expérience-limite ». Ainsi, Évelyne Grossman inaugure ce chapitre par une sous-partie interrogeant lessence de lécriture de Lévinas intitulée : « Une poétique philosophique ? ». Ce sous-titre est particulièrement intéressant dans la mesure où lauteure met tout de suite en avant la dimension poétique de luvre de Lévinas et non la dimension philosophique. Défendre lidée dune philosophie poétique serait beaucoup moins intéressant et moins innovant que défendre celle dune poétique philosophique. Évelyne Grossman fait demblée un parallèle entre Lévinas et Blanchot en se demandant à juste titre quelle est lécriture quinvente Lévinas pour (se) décoller du monde en un geste proche de cette sortie de soi que tente aussi de son côté lécriture fictionnelle et critique de Maurice Blanchot. En citant des passages de Autrement quêtre ou au-delà de lessence, lauteure développe la parenté de Lévinas avec les écritures du XXème siècle de la « défiguration » ou de la « décréation » pour reprendre le terme de Beckett. Plus loin, Évelyne Grossman synthétise ce qui constitue lobjet de la pensée de Lévinas et de ces penseurs écrivain, philosophes- en une question « Comment, à travers lécriture, toucher limpensable ? ». Cette question posée par tous ces écrivains, penseurs plus ou moins directement apparaît très précisément dans ce que dit Lévinas de ce récit énigmatique, aporétique de Blanchot La Folie du jour : « la signification que Blanchot prête à la littérature met en question la superbe du discours philosophique ce discours englobant capable de tout dire et jusquà son propre échec ». Échec qui est justement cet impensable que Blanchot ne cesse dinterroger en le circonscrivant sous le terme de « nuit » et quil sefforce de prolonger dans une pensée du neutre4. Évelyne Grossman développe ce parallèle entre Lévinas et Blanchot en montrant en quoi lécriture de Lévinas est habitée par le même mouvement, la même animation que Blanchot imaginait par exemple dans Thomas lObscur. Lévinas cherche en effet à créer des concepts mouvants, animés, mus par une certaine respiration semblable à cette « exigence darrachement, daffirmation de la vérité nomade » dont parle Blanchot dans LEntretien infini. Évelyne Grossman examine pour conclure deux exemples de cette « animation », respiration de la langue propre au « grain de folie » dEmmanuel Lévinas.
Le quatrième chapitre : « Il ny a pas de métalangage » (Lacan et Beckett) développe les parentés entre Lacan et Beckett et plus largement entre labsence de métalangage dans la théorie et labsence doeuvre dans lécriture littéraire. En partant dune phrase connue de Lacan : « Il ny a pas de métalangage », Évelyne Grossman démontre en effet que le sujet indéterminé chez Lacan et le sujet innommable de Beckett sont secrètement apparentés. Ce rapprochement entre la théorie psychanalytique et la littérature permet à lauteure de préciser la terminologie employée par Foucault et Blanchot. Au lieu « dabsence duvre » (de « désoeuvrement » chez Blanchot), Évelyne Grossman indique quelle préfère parler de « dénégation de luvre » pour mettre en avant non pas la stabilité dune absence mais davantage le mouvement qui creuse labsence dans la présence. Cette « dénégation de luvre » sapparente alors exactement à la structure infiniment plastique de la dénégation telle que le discours de Lacan le met en acte. Lauteure conclut ce chapitre en insistant sur lintérêt de lire la littérature à la lumière de la psychanalyse et inversement et plus particulièrement Lacan qui, comme la démontré lactuelle présidente du Collège international de philosophie, a exploré cet espace que la psychanalyse a en commun avec la littérature : la mort, la folie, louverture de labîme ou plus fondamentalement cette épreuve de la dépossession.
Après avoir analysé le dialogue entre luvre théorique de Lacan et luvre littéraire de Beckett, Évelyne Grossman poursuit cette étude en consacrant deux chapitres à Beckett. Sous le titre « Quest-ce quune archive ? », lauteure examine le dialogue secret entre les textes de Foucault et ceux de Samuel Beckett. En relevant très précisément quelques allusions à des textes de Beckett dans ceux de Foucault, Évelyne Grossman montre de quelle manière Foucault et Beckett respectivement recherchent à saisir ce qui serait à la fois de lordre de limpensable et de linnommable. Impensable qui sapparente à ce que Foucault appelle « la pensée du dehors ». Ce parallèle conduit lauteure à montrer que Beckett fait lexpérience dun dehors de lintériorité dans son uvre. En sappuyant sur plusieurs citations de Beckett, Évelyne Grossman développe ce paradoxe fou que constitue cet espace expérimental du « dedans-dehors ». Et cest précisément à ce stade de sa réflexion que lauteure prolonge très finement le parallèle entre le philosophe et lécrivain. Les caractéristiques de cet espace si singulier montrent en effet quil fonctionne comme une archive selon la définition de Michel Foucault. La mémoire auto-textuelle, interne des textes de Beckett rejoint le rêve darchive au sens du philosophe : celle où sefface précisément tout sujet individuel dans lespace anonyme de discours et de lécriture. Cette écriture en voie danonymat, cet effacement de toutes traces entrepris par Samuel Beckett est donc une interrogation sans cesse reprise et une remise en question des limites entre le dehors et le dedans où pour reprendre lexpression dÉvelyne Grossman à la fin de ce chapitre « une exploration des bords de la parole et de lécriture ».
Le chapitre suivant intitulé « A la limite » poursuit létude de cet espace expérimental en proposant une lecture de Cette fois de Beckett. Cette analyse en 7 sous-parties débute en rappelant que lécrivant de Malone meurt a toujours écrit contre la dépression, la lecture de ses textes étant ainsi une traversée de la dépression de Beckett, fondamentale dans son travail de création. Lauteure montre ensuite que Cette fois est bien un texte caractéristique de lécriture-limite dont parle Blanchot, à la limite du représentable. La non-fixation des personnages ne pouvant ainsi garantir aucune stabilité référentielle dun quelconque sujet est un aspect de cette écriture singulière, limite quanalyse avec beaucoup de précision lauteure. Cette dernière démontre ensuite comment Beckett inverse peu à peu langoisse de mort due notamment à cette impermanence de lêtre en érotisation, en jouissance des limites.
Les deux derniers chapitres de cet essai très bien construit sont consacrés à Maurice Blanchot, cet écrivain-penseur auquel Évelyne Grossman se réfère déjà très régulièrement dans les chapitres précédents.
Lavant dernier chapitre de louvrage (« Blanchot le héros ») analyse la posture si particulière de cet écrivain-penseur en partant de la formule qui remplaçait jusquà sa mort lhabituelle notice biographique en tête de ses livres republiés en poche « Maurice Blanchot, romancier et critique. Sa vie est entièrement vouée à la littérature et au silence qui lui est propre ». Évelyne Grossman développe à partir de cette formule connue de tous les lecteurs de Blanchot ce quelle appelle « la tentation héroïque » blanchotienne qui sinscrit notamment dans le droit fil de ses prises de position des années 1930. Elle nous rappelle ainsi toutes les accusations qui ont pu être faites à Blanchot : la parution de certains de ses articles dans des journaux dextrême droite, la dimension puissamment mélancolique, désespérante voire mortifère de ses uvres, laspect nihiliste. Cet héroïsme est ensuite examiné à la lumière de ce que Blanchot lui-même appelle « le désoeuvrement » : cette force de dissolution créatrice où nen finit pas de mourir un sujet devenant écrivain. Écrire relève en effet pour Blanchot de lhéroïsme dune mort impersonnelle comme en témoignent un grand nombre de ces fictions. Avec beaucoup de subtilité, lauteure démontre en suite en quoi cette mort impersonnelle, cette impuissance voire cette sorte de sacrifice se transformant en pouvoir peut constituer les limites, le danger et la dérive de la pensée blanchotienne.
Lultime chapitre de cet essai propose une lecture de Thomas lObscur intitulée « les anagrammes de Blanchot ». Après avoir rappelé que Thomas lObscur sapparente une métaphore de cette expérience presque folle de vie et de mort des mots qui entraîne celui qui écrit et celui qui lit dans un incessant bouleversement de ses repères, Évelyne Grossman établie un parallèle très intéressant entre lespace littéraire et lespace analytique. Le point commun de ces deux espaces est laptitude à la dissociation, la capacité à dissocier et associer, délier et relier. Blanchot en effet ne cesse dans Thomas lObscur dinsister sur la réalité physique du corps des mots et leurs effets concrets et perceptibles. Cet rapprochement conduit lauteure à étudier ce quelle appelle les « métamorphoses kafkaïennes ». Il sagit à la fois danalyser loccurrence du mot de « métamorphose » mais également la réutilisation de citations, les métamorphoses de phrases déformées et reprises. La métamorphose au cur de toutes ces transformations est surtout celle du « je » au « il ». Ces métamorphoses sont aussi dues aux anagrammes (5) qui habitent ou hantent le texte de Blanchot. Après en avoir analysé un certain nombre, Évelyne Grossman sinterroge sur lépuisement possible de cette étude minutieuse de ces syllabes récurrentes qui se détachent et semblent partout creuser les mots, les dissocier deux-mêmes ouvrant la lecture à un foisonnement souterrain jusque là inaperçu. Au-delà du rythme musical, lauteure nous montre que cette étude passionnante permettrait de saisir ce que Barthes appelait « le bruissement de la langue », ce murmure nous ramenant aussi à lobjet de cet essai : « langoisse de penser ». « Se sentir regardé par lintime du mot » pour reprendre lexpression de Blanchot dans le chapitre 4 de Thomas lObscur- nous renvoie bien à cette angoisse fondamentale, à linconscient
par Thibaut Chaix-Bryan
Publié sur Acta le 30 mars 2008