CALISTO-235

Man Ray, pinacothèque de Paris
Mars 2008
 
Tout le monde a en tête, tel un souvenir collectif, témoin d’une mémoire photographique qui a déjà ses mythes, son histoire, son patrimoine, le Violon d’Ingres (1924).
 

 
Kiki de Montparnasse, égérie fascinée et fascinante, en buste dénudé, de dos, arborant sur sa chair les ouïes fantasmatiques d’un violoncelle devenue chair de femme.
Quelle part peut-on faire à l’humour, à l’autodérision, à la complicité dans cette déclinaison d’un fantasme classique en des années où la communauté artistique féminine libérait une formidable existentialité bien avant que Beauvoir lance son célèbre « on ne naît pas femme, on le devient »?
Le violon d’Ingres est l’arbre qui cache la forêt.
Un espace riche et foisonnant, quasiment inconnu du grand public qui oublie ou ne sait pas que si Ray a photographie Marcel Duchamp en Rrose Sélavy (1921), c'est parce qu’il avait dès son arrivée à Paris était happé par la communauté surréaliste et dadaïste avec laquelle d’évidents liens de parenté allaient le lier après l'échec de la branche dadaïste à New York tentée avec Duchamp.

Pas étonnant de trouver chez Man Ray, qui est avant tout peintre et ne consacra qu’une partie de sa carrière à la photographie, une tendance au Ready Made dans certaines de ses œuvres. D’ailleurs pour Ray c’est avant tout l’idée, le point départ de l’œuvre d’art qui prime et non l’objet en lui-même, sa présence physique.
L’exposition est très esthétique dans son parti pris de présentation des œuvres dans des encadrements souvent immenses dans lesquels auraient pu se perdre certains clichés, qui ne mesurent que quelques centimètres de hauteur. Au contraire, l’œil est attiré irrésistiblement vers ce centre où l’on reconnaît un Cocteau, un Stravinsky – étonnante photographie de Stravinsky, pris sur le vif – et d’autres.
Œuvre peinte toute en finesse, celle de Ray fut longue à connaître la consécration, ce qui explique sa carrière de photographe de célébrités parisiennes. Il ne sera considéré comme photographe d’art qu’après la découverte du procédé de solarisation et la mise au point de ce qu’il appelle le rayogramme.
 
Je relèverai pour ma part deux points d’orgue à cette exposition.
 
Tout d’abord, dans une petite vitrine, tout au début de l’exposition, Les invendables (1914) :
« Pourquoi ? Car c’est le nom qui est à vendre, sans la signature, le tableau ne vaut rien. Il faut prendre l’un et l’autre.
Il y a ceux qui retournent le tableau pour voir si c’est de la bonne toile de lin fin.
Le peintre tient son bâton à poil comme le barbier son blaireau, le musicien son archet, le soldat sa mitraillette, c’est ainsi qu’ils tiennent leur sexe, pour faire pipi, pour faire l’amour.
La vérité ? Il n’y a pas plus subversif que la vérité. »
 
L’artiste et la vérité, telle que la défendait Zola à propos de Manet : « Edouard Manet s’est demandé pourquoi mentir, pourquoi ne pas dire la vérité ; il nous a fait connaître Olympia ».
 
Ce texte, illustré par une gravure et présenté sous la forme d’un livre prend à la fois le sens amer d’un très jeune artiste peintre dont la peinture n’arrivera que très tard à s’imposer sur les marchés de l’art et résonne comme la sanction d’une société sur le point de basculer en 1914 dans le gouffre des tranchées.
 
Un peu plus loin, la présentation de Facile et Mains libres.
En 1921, Marcel Duchamp présente Man Ray à Paul Eluard. Cette rencontre donne l’occasion à Ray de travailler en 1935-1937 avec le poète sur deux recueils associant textes et images.
Facile, tout d’abord qui regroupe les textes du poète dédiés à sa femme Nusch. Pour ce recueil, Man Ray réalise une série de nus d’une très grande élégance qui ponctue et souligne celle de l’écriture :
 
Nue dans l’ombre et nue éblouie
Comme un ciel frissonnant d’éclairs
Tu te livres toi-même
Pour te livrer aux autres
 
Puis ce sera Mains libres dont le frontispice décrit le contenu comme étant des dessins de Ray illustrés par Eluard.
 
Une très belle exposition, à découvrir.

Catherine Lebouleux

 
Pinacothèque de Paris, place de la Madeleine, jusqu'au 1er juin 2008
 
Vous pouvez retrouver l’œuvre de Man Ray sur le site : http://www.manray-photo.com, site officiellement autorisé par le Man Ray Trust qui gère les œuvres de l’artiste.
Vous pouvez également visiter le site du Man Ray Trust : http://www.manraytrust.com
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