La salle est comble. Public bigarré. Des artistes. Des danseurs. Reconnaissables. Un danseur est reconnaissable toujours : la démarche, les vêtements, improbable échafaudage de couleurs, d’étoffes dépareillées, de vieux et de neuf, de mode et de contre-courant. Un ou deux comédiens connus – mais dont on ne se rappelle jamais le nom : vus à la télé mille fois. Ici on est à Paris. France. Centre du monde. Urbain. Culturel. Rien à voir avec le snobisme de l’Opéra. Ici c’est le snobisme urbain. Artistique. Gens enthousiastes. Couples hétéro et homo mélangés. Mains dans la main à tous les rangs. Je suis seule. Solitude peuplée. Mais seule. Des collègues disséminés dans les rangs : foule trop dense pour se retrouver tous regroupés. Mais derrière moi Anne et son mari. Elle dirige le service culture. Elle danse. Elle connaît le chorégraphe de ce soir.
 
Avant le spectacle nous avons tenu salon au bord de la rue fétide. Une bière pression et conversation à bâtons rompus dans la fumée, la musique qui hurle au dessus du comptoir et les voitures qui passent.
C’est bruyant. Odeurs écœurantes un peu, chaleur urbaine, un peu étouffante.
Je suis bien je pense à ce que je vais écrire sur tout cela. J’ai une âme de chroniqueur.
La pièce dansée ce soir, Journal d’inquiétude,  c’est la peur de la page blanche et les affres de la création.
Cela me concerne. Je suis donc d’emblée sur un terrain connu.
 
Lui, le chorégraphe a d’autres problèmes à gérer : sa création, d’abord mais aussi son âge – il a 45 ans – qui imprime à son corps des contraintes, qui lui parle du « jamais plus », et la maladie. Il est atteint de mucoviscidose. Pas simple à intégrer dans la vie d’un danseur. Mais rien n’est angoissant. Tout est traité avec le ton juste : dire les choses sans les minimiser ni les dramatiser.
 
« Nous avons tous une parole intérieure qui anticipe ou commente et parfois se retire. Cette parole situe des espaces de pensées liés au corps physique, émotionnel, voire l’espace de pensée voué à la pensée. » Thierry Baë, chorégraphe de Traits de ciel
 
Il y a beaucoup d’humour aussi. On rit. Franchement. 
 
Oui, c’est toujours le ton juste sur soi, l’intérieur de soi. L’expression de l’intérieur de soi. De cette parole intérieure, qu'il faut extirper. Accouchement parfois douloureux. Mais instant de grâce quand on colle parfaitement au sujet.
 
Je me pose la question.
C’est quoi ma parole intérieure ?
Qu’est-ce que j’ai à dire ?
Quel essentiel ai-je à transmettre ?????
 
Se mettre en scène, en paroles, ne doit pas l’être en vain. Il faut la matière et le réceptacle.
 
Catherine Lebouleux
© CALISTO-235

retour vers les archives