• Catherine Renée Lebouleux

Les toiles du zèbre / Come back sur "Secrets et mensonges" de Mike Leigh (1996)


Tout a été dit probablement, depuis sa sortie en 1996, sur Secrets etmensonges de Mike Leigh. Inutile de revenir sur sa palme d’or à Cannes ni sur les multiples récompenses qui ont couronné Brenda Blethyn pour sa performance dans le rôle de Cynthia Purley.

Revoir un film est toujours une confrontation avec la perception qu’on a du monde et des choses dans la plus ou moins longue durée. Plus de vingt ans ont passé. L’émotion est au rendez-vous, augmentée par la vie, les épreuves qu’elle nous a réservées, les êtres qu’on a croisés, les aspirations qui nous assaillent encore, et qui accroissent le décalage entre les 20 ans qu’on a toujours au coeur et les rides au front et à l’âme que l’on découvre au fil des jours.

Ce qui caractérise un chef-d’oeuvre est sa capacité à l’universalité, à l’intemporalité. Tout dans le film sert cette intemporalité : évitement du contexte politique, discrétion des codes vestimentaires, même Londres, la mégapole n’est qu’effleurée. Rien ne vient troubler les rapports complexes de la mixité sociale, des tissages familiaux composés, recomposés, parfois même décomposés. Tout peut se faire et se défaire, rien n’est jamais acquis, tout doit être préservé dans un équilibre miraculeux qui peut faire basculer dans un sens ou dans l’autre. Une seule vérité : mentir fait souffrir.

Quand j’ai vu le film à sa sortie, je venais de perdre ma mère et j’ai été touchée viscéralement par le parcours de cette jeune femme qui cherche sa mère biologique. Hortense viendra donc trois fois à la vie : naissance, adoption, retrouvailles avec sa mère forment un parcours résilient qui nous rappelle que dans les drames les plus intenses nous pouvons renaître de nos cendres.

Aujourd’hui me boulverse la scène entre Maurice et Cynthia. Le frère et la soeur ne se sont pas vus depuis longtemps. La détresse est palpable dans le silence oppressant qui accompagne cette scène hocquetée par une Brenda Blethyn déchirante de vérité dans les bras gigantesques de Timothy Spall empreinté et gauche d’abord et qui embrasse finalement sa soeur – au sens littéral du terme. Tout cet amour fraternel se dit dans la chambre des parents, laissée telle quelle depuis leur disparition et qui est à l’image cruellement exacte du chaos émotionnel et matériel dans lequel peuvent nous laisser nos géniteurs, qu’il s’agisse d’une chambre souillée par le temps qui passe sur les débris d’une vie qu’on n’a pas le courage d’endosser, ou d’une boîte à chaussures dans laquelle on retrouve un infime papier ou quelque photo qui viendront bouleverser votre vie à tout jamais.

Le film n’est pas univoque, il offre au spectateur plusieurs chemins de lecture. Il y a vingt ans, Cynthia était ma mère. Aujourd’hui elle est une soeur dont je sonde la détresse et que je voudrais prendre moi aussi dans mes bras. Non pour la consoler mais pour lui communiquer la force de rebondir. J’étais Hortense autrefois, je suis Maurice aujourd’hui qui sait enfin dépasser les injonctions puritaines d’une éducation émotionnellement étriquée.

Ce film est résilient.

Ce film est un chef d’oeuvre. Magnifiquement servi par une distribution sans faille et l’immense actrice qu’est Brenda Blethyn dont chaque attitude, jusqu’au moindre battement de cil, nous délivre une magistrale leçon de construction dramatique.

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