• Catherine Renée Lebouleux

Salon de lecture / L’enfant perdue, l’amie prodigieuse IV, Elena Ferrante / Et vous, avez-vous une a


(4e de couverture) A la fin de « Celle qui fuit et celle qui reste », Lila montait son entreprise d’informatique avec Enzo, et Elena réalisait enfin son rêve : aimer Nino et être aimée de lui, quitte à abandonner son mari et à mettre en danger sa carrière d’écrivain…

Après avoir embrassé soixante ans d’histoire des deux femmes, de Naples et de toute l’Italie, la saga se conclut en apothéose. Plus que jamais dans l’enfant perdue, Elena Ferrante nous livre un monde complet, riche et bouillonnant, à la façon des grands romanciers du XIXe siècle…

« […] j’évoquais aussi l’article sur lequel je travaillais. Ça m’aide de parler avec toi, dis-je pour lui donner confiance, tu me pousses à réfléchir. […] Comme d’habitude, il me suffisait de quelques mots de Lila pour que mon cerveau ressente son rayonnement, s’active et révèle son intelligence. […] j’admettais sans gêne que parler avec Lila m’inspirait et m’incitait à établir des liens entre des choses a priori éloignées. […] Je me disais que c’était cela être adulte : reconnaître que j’avais besoin de ses encouragements. » (pp. 427-428)

«Mais je n’étais plus cet être à peine âgé de quelques années qui découvrait les extraordinaires qualités de sa camarade de classe. Maintenant j’étais une femme mûre, avec un profil professionnel solide. J’étais ce que Lila elle-même avait souvent répété, tantôt par plaisanterie, tantôt sérieusement : Elena Greco, l’amie prodigieuse de Raffaella Cerullo. Et ce brusque retournement de situation m’aurait totalement anéantie. » (p. 533)

Qui est la « prodigieuse amie » ? Tout au long de ces quatre volumes, il semble que toujours nous ayons pensé que c’était Lila, prodigieuse de dons, d’inventivité, progressiste et indépendante, libérée de l’opinion d’autrui. Elena, elle, choisit l’avancée laborieuse, studieuse et tenace du savoir qui peine à se transformer – surtout pour une femme, italienne de surcroit, issue d’une société méditerranéenne où la condition de la femme reste peu ou prou assujettie au devenir de l’homme – en une situation professionnelle épanouie et stable, une reconnaissance qui toujours se dissout dans une quête impossible où tout pourrait être conciliable : amour, maternité, famille, travail. A ce titre le roman entérine une forme de fatalisme : on ne peut pas tout avoir et la vie n’est faite que de choix. Tout a un prix. Que l’on naisse homme ou femme, il n’est pas de grands succès sans de petites lâchetés. Rien ne semble jamais acquis, tout est question d’un effort constant à maintenir un équilibre dans un monde où la seule gagnante semble être cette Naples qui résonne de toute son histoire, qui s’enfle et prend toute la place, engloutit le « quartier » et les crimes qu’on a pu y commettre et qui finisse par être un détail dans une cité insistante qui avale tout jusqu’à la moindre substance. Les deux amies prendront conscience de leur insignifiance en face de la mégapole avec laquelle on ne peut rivaliser. A l’image d’une nature indifférente à notre condition humaine, Naples, la ville construite de toute pièce, immémoriale et stratifiée, finit par devenir ce monstre auquel on ne peut échapper dans lequel on ne peut que se dissoudre à moins de fuir.

Seule reste cette amitié, incandescente comme la lave du Vésuve, dangereusement attractive, jamais sereine, toujours à magnifier ou à combattre. L’une la pense et l’analyse, tantôt subjuguée, tantôt la mettant à distante. L’autre la vit, la dirige, la dompte, la prend, la laisse, mais toujours arrive à ses fins. Jusqu’au moment où l’on décide de mêler le cours des fleuves, où on se laisse aller à les faire se confondre : on habite le même immeuble, on partage les mêmes promenades, les enfants grandissent ensemble, les liens se serrent, on ne peut plus échapper au quartier d’où l’on vient, aux camarades communs, aux souvenirs. La maturité fait son chemin, non sans heurts, ni retour sur soi… jusqu’au dénouement final, qui n’est plus fait que de souvenirs.

Avez-vous une amie prodigieuse ? Ce genre d’amie qui est votre baromètre ? Celle avec qui les non-dits, les absences, les longs moments d’éloignement ont tous une saveur explétive …

L’Enfant perdue / L’amie prodigieuse IV, Elena Ferrante, Editions Gallimard, Paris 2018

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