Petit précis d'ésotérisme et d'alchimie pour une balade parisienne insolite dans le quartier Saint Merri

Calisto-235 proposait, dans la cadre de ses Cake Walk parisiens et par une magnifique journée d'avril 2017, une déambulation insolite dans le quartier Saint Merri - le quartier de Gérard de Nerval. Il y fut question d'ésotérisme, d'alchimie, de lieux occultes. Nous revenons dans cet article sur ce sujet qui méritait qu'on s'y arrête et de faire le point sur nos connaissances en la matière.

 

QU'EST-CE QUE L'ESOTERISME ?

 

Il ne pas confondre le substantif « ésotérisme » et l'adjectif « ésotérique ».

L’adjectif vient du grec « esôtirokos » qui signifie « aller vers l’intérieur » et s’oppose à « exoterikos » « vers l’extérieur ».

Ces deux notions sont présentes dans les écoles de sagesse grecques (Aristote) : l’enseignement intérieur est donné aux disciples avancés pendant que l’enseignement extérieur est donné à la foule.

L’enseignement ésotérique s’adresse donc aux initiés.

 

Le substantif « ésotérisme » n’apparaît qu’au 19e siècle (en 1828 sous la plume de Jacques Matter dans son Histoire critique du gnosticisme) et désigne « un courant de pensée situé en dehors d’une religion précise ».

L’ésotérisme vise à réunifier les connaissances présentes dans toutes les traditions philosophiques et religieuses.

 

Les principales caractéristiques de l’ésotérisme ainsi défini peuvent se résumer en quelques points fondamentaux :

  • Derrière l’ensemble des religions et philosophies se cache une religion primordiale de l’humanité. En conséquence, il fait référence à un âge d’or.

  • La doctrine des correspondances : il existe une continuité entre toutes les parties de l’univers. La Nature est un grand organisme vivant que parcourt un flux, une énergie spirituelle. Une seule pensée magique, ésotérique peut élucider les mystères de cette Nature enchantée.

  • C’est par son imaginaire et une pensée symbolique que l’être humain va se relier à la profondeur du réel, faisant du symbole le fondement même de l’ésotérisme.

Au-delà du mot, daté du 19e siècle quels sont les fondements de l’ésotérisme ?

  • Pythagore (1er siecle av.JC) est le premier qui conceptualise l’idée qu’il existe une harmonie universelle et une mathématique sacrée à l’œuvre dans l’univers.

  • Il faut attendre la fin de l’Antiquité (2e et 3e siècle après JC) pour que naisse l’ésotérisme avec la gnose et l’hermétisme. Pour les gnostiques, seule la connaissance permettra à l’homme de prendre conscience de sa nature divine. L’hermétisme affirme qu’il y a analogie entre la partie et le tout, entre le microcosme et le macrocosme. L’astrologie en est une bonne illustration qui fonde son discours sur le lien qui existerait entre les évènements humains et les évènements cosmiques, en proposant une interprétation symbolique du mouvement des planètes.

  • La Renaissance découvre la gnose et l’hermétisme avec le redécouverte des textes de l’Antiquité. Pic de la Mirandole (1463-1494) pensait atteindre au savoir universel en réalisant une synthèse des textes de l’Antiquité (comme le Corpus hermeticum traduit par Marsile Ficin pour Côme de Médicis, texte constituant une véritable synthèse de la pensée antique du pythagorisme au néo-platonisme), de la foi chrétienne et de la kabbale juive.

Une prise de pouvoir de la raison

 

L’époque moderne et le siècle des Lumières rompent définitivement avec le monde des symboles hérité de l’Antiquité et du Moyen-Âge. L’homme occidental se coupe de la Nature et ne la considère plus comme un organisme vivant dont il peut manipuler le flux par la magie ou l’alchime , il n’est plus un « habitant du monde » et devient progressivement « maître et possesseur de la nature ». Processus enclenché en réalité depuis la sédentarisation de l’homme.

 

Le retour de l’irrationnel 

 

L’homme se distingue de l’animal par sa capacité à symboliser les choses, à associer des éléments séparés. Ce qui a donné naissance à l’art, l’écriture, la religion. Il montre un besoin fondamental de mettre du mystère dans le monde. 

Les sociétés secrètes dès le 17e siècle vont à contre-courant de ce désenchantement qui s'accentue avec les Lumières et remettent en valeur la notion fondamentale d’initiation. La Rose-Croix, précurseur de la Franc-maçonnerie, était chargé de transmettre la mémoire d’un mystérieux chevalier du 14e siècle, Christian Rosenkreutz qui avait pour mission d’unifier toutes les sagesses de l’humanité. Le mythe rose-croix s’inspire de celui des Templiers. Depuis la mort du dernier maître de l’Ordre, Jacques de Mollay en 1314, l’imaginaire occidental est hanté par cette croyance en la connaissance et aux pouvoirs occultes des Templiers.

Au 18e siècle cela prend forme avec le mouvement du savant Emmanuel Swedenborg, sorte de religiosité affective, avec les expériences de magnétisme de Franz Mesmer qui tire de ses expériences la conclusion de l’existence d’un fluide invisible habitant la nature.

Et bien sûr la Franc-maçonnerie, aux origines mal connues et dont la première grande loge est créée à Londres en 1717.

Au 19e siècle on assiste à une véritable révolte née du romantisme allemand qui fait suite au Sturm and Drang. C’est le premier mouvement collectif de réenchantement. Selon les Romantiques, l’homme, le cosmos et le divin sont en étroite relation et constituent une harmonie. Ils vont réhabiliter les mythes et les contes (les frère Grimm). Ils ont d’abord fait partie de sociétés secrètes puis se sont tournés vers l’Orient qu’ils idéalisent et qui répond au rêve romantique d’un âge d’or de l’humanité perpétré jusqu’à nos jours.

L’Orient réel prendra hélas vite le pas sur le rêve orientaliste.
 

L’ésotérisme de la 2nde moitié du 19e siècle

 

Il hérite de tous les ésotérismes antérieurs : Antiquité, Renaissance, 18e siècle et romantisme allemand. Il souhaite réconcilier la religion et la science dans un savoir unique.

On voit ainsi apparaître :

  • L’occultisme ;

  • Le spiritisme (la plupart des grands créateurs à l’instar de Victor Hugo, Claude Debussy, Verlaine, Oscar Wilde, font tourner les tables.) ;

  • Le scientisme.

La société théosophique est une autre expression de cet ésotérisme moderne. Elle naît aux Etats Unis et entend tirer des enseignements de maîtres spirituels rencontrés soit-disant (ce qui est faux) au Tibet.

Carl Jung et l’anthropologue Gilbert Durand montreront que le « retour de l’irrationnel » est un retour du refoulé de l’homme contemporain qui a besoin de mythes et de symboles.

 

Et ensuite...

 

La première guerre mondiale casse tous ces mouvements de spiritualité parallèle.

Il faut attendre les années 60 pour voir naître une nouvelle tentative de réenchantement du monde : c’est la vague New Age (Californie). Elle entend unir la psychologie occidentale à la spiritualité orientale en reliant l’homme au cosmos.

Le divin est identifié à une sorte d’ême du monde, une énergie, la fameuse « force » de La Guerre des étoiles.

 

Esotérisme, littérature et cinéma

 

Beaucoup des best-sellers contemporains sont reliés à la veine ésotérique : L’Alchimiste de Paulo Coelho bien sûr mais aussi Le Seigneur des anneaux, Harry Potter, le Da Vinci Code de Dan Brown.

L’ouvrage de Dan Brown cependant est monté sur un vieux ressort de l’ésotérisme : la théorie du complot (les religions cherchent à nous étouffer parce que nous détenons une vérité secrète qu’elles ne veulent  pas nous révéler). Il faut rendre grâce à Dan Brown et à l’ésotérisme en général d’avoir apporté un élément de féminisation du divin. Il faut par contre se méfier des dérives sectaires auquel peut mener l’ésotérisme : notions d’élus, de vérité unique, refus du progrès au nom d’une tradition primordiale.

Une belle critique  de dérive sectaire se trouve dans les deux romans de Umberto Ecco. Le Nom de la Rose dénonce le délire interprétatif de nature religieuse quand Le Pendule de Foucault met en scène la folie ésotérique.

 

Et aujourd’hui ?

 

Il faudrait admettre une bonne fois pour toute que l’être humain est à la fois « sapiens » et « demens », comme ne cesse de le rappeler Edgar Morin, qu’il a autant besoin de raison et d’amour et d’émotion, de connaissance scientifiques et de mythes.

 

Résumé de l’entretien accordé par Frédéric Lenoir à Marie Lemonnier pour le Nouvel Observateur le 2 décembre 2004 (lire tout l'entretien ICI)

 

 

ESOTERISME ET ALCHIMIE

 

Et tout d’abord un peu d’éthymologie : le terme vient de al-kymyâ, mot arabe lui-même dérivé d’un mot égyptien khem, la « terre noire ».

 

Qu'est-ce que l'alchimie ?

 

L’alchimie est la pratique et l’application de la philosophe hermétique, du dieu Hermès. Hermès Trismégiste (Hermès trois fois très grand) est le nom que les Grecs anciens avaient donné au dieu égyptien Thot, qu'ils considéraient comme l'initiateur de tout le savoir humain. Les alchimistes en avaient fait le maître fondateur de l'alchimie et lui attribuaient la paternité d'un grand nombre d'ouvrages. Le Traité de l'or ou la Table d'émeraude est l'ouvrage de base que tout alchimiste se doit de connaître. On trouve dans ces œuvres rédigées en réalité au Moyen-Âge par des auteurs inconnus, des réflexions philosophiques et religieuses, à côté de recettes de laboratoire.

 

La mise en pratique de cette doctrine secrète avait pour but d’obtenir la fameuse pierre philosophale dont les propriétés permettait la transmutation des métaux vils en argent ou en or. La pierre liquéfiée devenait elixir de longue vie, la Panacée, remède miraculeux et universel, agissant sur toutes les maladies et garantissant à son propriétaire une vie quasi éternelle.

 

Origines de l'alchimie

 

En Chine, l’alchimie trouve ses sources dans le savoir de la métallurgie. L’alchimie, en tant que telle, y est attestée dès le IV° siècle avant notre ère. La quête de la pierre philosophale permet de devenir un dieu ou de s’en approcher. L’immortalité en fait un but principal. Peu à peu, cependant, l'alchimie chinoise devient plus spéculative et moins opératoire, notamment à partir des IV° et V° siècles de notre ère. Le mysticisme et le travail sur soi s'approfondit pour devenir à partir du XIII° siècle une technique purement ascétique sous l'influence du bouddhisme.

L’Inde a également connu une alchimie liée davantage à des pratiques spirituelles et corporelles individuelles qu’à des expérimentations physiques ou chimiques de laboratoire.

En Egypte, à Alexandrie, au III° siècle avant notre ère, la société grecque développe des croyances alchimiques dont les origines peu claires pourraient découler de contacts avec des communautés alchimiques orientales, indiennes par exemple. Les auteurs se réfèrent au monde des dieux et des héros antiques : Hermès, Thot, Isis, Orphée sont porteurs d’expériences et d’aventures alchimiques.

Vers la fin du VIII° siècle, apparaît l’alchimie arabe. L’alchimie arabe  développe les idées de mort et de résurrection des métaux en des éléments plus nobles, ce qui ne pouvait que trouver un écho favorable dans le monde chrétien d’Occident.

C’est cette alchimie qui élabore les grands principes que l’Occident adopte au contact du monde musulman vers le XIIe siècle. L’alchimie prend donc son essor en Occident au 12e siècle et connaît son apogée au 13e siècle en France. 

 

La langage des alchimistes

 

En alchimie, le savoir est réservé aux initiés : à la recherche de la perfection, ils associent philosophie, cosmos, préparations chimiques, symbolique des couleurs…Les véritables alchimistes s'expriment par images, allégories, symboles, afin de n'être entendus que par les esprits avisés, élevés et éclairés par la connaissance, déclare l'alchimiste Synesion.

En effet, il ne faut pas que leur savoir tombe entre des mains indignes. L'alchimiste esttenu de ne pas dévoiler les résultats de ses travaux. Pour des raisons de sécurité d'abord, pour des raisons morales ensuite. Il doit redouter les méfaits que la fortune peut provoquer et il risque de subir des menaces, des brimades, des tortures.  D'où le langage employé, d'où le secret qui entoure leurs travaux.

 

Pour réussir, il faut que Dieu le permette. Je n'ai atteint  à cette science, à cet art, que par l'inspiration du Dieu vivant qui jugea bon de révéler le mystère à moi-même, son serviteur.

Les alchimistes doivent mourir plutôt que de révéler leurs secrets. Mais la transmutation des métaux en or ne doit pas être la recherche de la richesse matérielle. L'alchimiste doit être désintéressé et il doit être discret pour ne pas risquer de corrompre les gens autour de lui. Alors, celui qui a étouffé en lui le désir de richesse et de puissance pourra être récompensé par la découverte de la pierre philosophale.

Plongé dans une époque très religieuse, l'alchimiste a conscience, en faisant certaines découvertes, de percer une partie du mystère de Dieu. Il peut penser qu'il ne s'exposera pas à la colère divine en taisant ses recherches.

L'obligation du secret est donc très rigoureuse à tel point que le nom de la doctrine alchimiste, l'hermétisme, est devenu synonyme de secret et de mystère.

Je te jure sur mon âme que si tu dévoiles ceci, tu seras damné. Tout vient de Dieu et tout doit y retourner. Tu conserveras donc par toi seul un secret qui n'appartient qu'à Lui (c’est-à-dire à Dieu).

 

Pour les alchimistes, les ornementations de Notre-Dame de Paris sont une allégorie de l’art suprême. L’ile de la Cité et le quartier du Marais seront jusqu’au 18e siècle le creuset de l’alchimie parisienne.

 

Qu'est-ce qu'un alchimiste ?

 

L’alchimiste peut être regardé comme un chercheur engagé à la fois sur les voies de la science physique, chimique, métallurgique, astronomique, et sur les voies de la quête de Dieu, de la perfection, certains ont dit de l’absolu. Ce qui intéresse le véritable alchimiste est avant tout de s’élever au-dessus de la condition ordinaire de l’homme. 

Il doit respecter des règles strictes qui ont été édictées par Albert le Grand, maître de l’Université de Paris (vers 1193 -1280). Elles se résument ainsi :

- L'alchimiste sera discret et silencieux. Il ne révélera  à personne le résultat de ses opérations.

- Il habitera loin des hommes une maison particulière, dans laquelle il y a aura deux ou trois pièces exclusivement destinées à ses recherches.

- Il choisira les heures et le temps de son travail.

- Il sera patient, assidu, persévérant.

- Il exécutera d'après les règles de l'art les opérations nécessaires.

- Il ne se servira que de vaisseaux (récipients) en verre ou en poterie vernissée.

- Il sera assez riche pour faire en toute indépendance les dépenses qu'exigent ses recherches.

- Il évitera d'avoir des rapports avec les princes et les seigneurs.

 

Les grands noms de l'alchimie

 

Quelques grandes figures scientifiques du Moyen-âge, théologiens, médecins, astronomes, philosophes, s’intéressent à l’alchimie :

Geber : grand savant né vers 720, décédé vers 800 (ou 815). Il tenta de mettre les mathématiques au service de l'astronomie. Il découvrit un certain nombre de corps chimiques : l'acide sulfurique, l'acide nitrique, l'eau régale(*). Ses travaux figurent dans plus de 300 manuscrits.

Albert le Grand (1193-1280) fut évêque, savant et philosophe. On lui a décerné le titre de "Docteur universel". Esprit rigoureux, doté d'une grande curiosité, son activité fut très importante. Il étudia les sciences de la nature, descendit dans les mines pour connaître les minéraux, publia un traité sur les végétaux dans lequel il décrivait plus de 400 espèces. Il publia également des ouvrages tels que De la vie et de la mort, De l'esprit vital et de la respiration, Du sommeil et de la veille.

Roger Bacon (1212-1294) fut l'un des plus grands savants de son époque. Il portait un très grand intérêt aux recherches expérimentales et s'intéressait à la transmutation des métaux.

Arnaud de Villeneuve (1245-1313). Avec ce chercheur l'alchimie devient philosophie. Il affirme que les astres jouent un rôle très important dans le déroulement des expériences.

Raymond Lulle (1235-1315). On l'a surnommé "le Docteur illuminé". Il cherchait à convertir à la religion catholique le plus grand nombre possible d'infidèles. Il a écrit un très grand nombre d'ouvrages.

Et bien sûr Nicolas Flamel (voir l'article qui lui est consacré)

 

(*) Eau régale : constitué de deux parties d’acide nitrique et d’une partie d’acide chlorhydrique, ce produit est capable de dissoudre l’or.et en particulier traitant de la pierre philosophale.

 

ALCHIMIE : UNE DISCIPLINE PRE-SCIENTIFIQUE ?

 

L'alchimiste observe, expérimente, compare, essaie de comprendre, trouve parfois… Pourtant, il se trompe souvent: question de méthode…

 

La médecine 

 

L'alchimiste est aussi médecin et pharmacien. Sa mission est de donner au corps humain une très grande pureté. Il est donc amené à prescrire des soins.

Pour Paracelse(*) l'alchimie n'a qu'un but : "Extraire la quintessence des choses, préparer les teintures, les élixirs capables de rendre à l'homme la santé qu'il a perdue…"

Pour réaliser ses préparations, il fait appel à l'élixir de longue vie. Il prépare celui-ci à l'aide de la pierre philosophale. C'est un ferment mystérieux, grâce auquel la désagrégation des corps et donc la mort serait presque indéfiniment retardée : Cet élixir de longue vie conserve la santé, accroît le courage. D'un vieillard, il fait un jeune homme. Il chasse toute âcreté, écarte les poisons du cœur, humecte les artères, fortifie les poumons, purifie le sang et guérit les blessures. Si la maladie date d'un mois, elle guérit en un jour. Si c'est d'un an, elle guérit en douze jours. Si c'est de plusieurs années, en un mois, on est guéri, écrit Arnaud de Villeneuve. 

 

(*) Paracelse : médecin suisse (1493 - 1541) continuateur des alchimistes. Il rejeta violemment les acquis de la nouvelle médecine qui se développait alors en se basant sur l'observation scientifique, au nom d'une tradition ésotérique fondée sur l'analogie entre le macrocosme (monde extérieur) et le microcosme ( corps humain).

 

L'astronomie

 

Les alchimistes estiment qu'il existe un rapport étroit entre les mouvements des astres et les réactions chimiques. Aussi se montrent-t-ils très attentifs à tous les phénomènes cosmiques. La Terre est supposée subir l'influence des astres, et il est bon de s'assurer que ceux-ci sont en position favorable dans le ciel.

L'alchimiste se fait donc astronome afin de connaître l'emplacement du soleil et de la lune, des planètes, voire de certaines constellations, afin de fixer le début et la fin d'une réaction chimique en fonction de la position de ceux-ci dans le ciel.

Alchimistes et astronomes se servent des mêmes signes pour désigner les métaux et les planètes. Les alchimistes pensent que les métaux se sont formés sur Terre sous l'action de ces sept planètes. Ils admettent aussi que la couleur des métaux est celle des astres qui leur sont associés.

Les astres matérialisent en outre des puissances surnaturelles qui influent  sur le succès des opérations.

 

Tout ce système est encore mal dégagé du merveilleux, du religieux. Il ne fonctionne pas par hypothèse, analyse et conclusion, comme la science moderne. Il est défini une fois pour toutes et n'est pas remis en question.

Faute de moyens techniques permettant de dépasser les informations imparfaites, incomplètes et parfois trompeuses données par nos sens, les alchimistes se réfèrent à la tradition et s'appuient sur des analogies et non sur des faits scientifiquement démontrés.

Pour eux, le nombre sept joue un rôle très important : à cette époque, on ne connaît encore que sept planètes, les seules observables  à l'œil nu. Comme ce nombre a aussi une grande importance dans les textes de la Bible, aussi bien dans l'Ancien Testament que dans le Nouveau Testament, on lui attribue une valeur sacrée et on n'imagine donc pas que d'autres métaux ou d'autres planètes puissent exister.

Toute observation qui tendrait à dépasser ce système trop rigide est donc pour les alchimistes a priori suspecte: ils sont aveuglés par leurs convictions.

 

Alchimie et chimie

 

Une différence de conception 

L’alchimie se distingue nettement de la chimie telle que nous la connaissons actuellement. Elle n'a pas les mêmes méthodes. Elle part de principes tout établis, décidés a priori. Les expériences entreprises sont conçues pour tenter de justifier ces principes. D'où les recours successifs à des expériences multiples, très souvent répétées.

C’est parce que les alchimistes rejetaient les résultats des expériences qui ne cadraient pas avec leurs principes qu’ils n’ont pu progresser. Dans leur conception de choses, si l’expérience ne donnait pas les «bons» résultats, c’est parce que l’expérimentateur s’était trompé (ou que les planètes n’étaient pas au bon endroit, etc.) 

 

Des confusions

Dans l’alchimie, les principes énoncés sont des qualités et non des propriétés. Ces principes sont distincts du corps étudié.  Pour distinguer l'un de l'autre, on ajoute le terme "philosophique" au nom. C'est ainsi que l'on a le mercure, métal, et le mercure philosophique, l'arsenic. Il arrive que deux corps voisins prennent le même nom. L'alcali, par exemple, désigne aussi bien la soude que la potasse : ce sont deux corps différents, mais leurs propriétés sont analogues.

Mais il arrive aussi que le même corps possède deux noms différents : le sulfate de potasse s'appelle tantôt tartre de vitriol, tantôt vitriol de potasse…Le vitriol de mars, quant à lui, est le sulfate de fer. 

L’alchimiste ne retient que les caractères superficiels d'un corps,  des idées très générales : ainsi le plomb et l'or sont lourds, ils renferment de la lourdeur. S’il a besoin d'utiliser un corps lourd, il fera appel indifféremment à l'un ou l'autre de ces corps, qui ont pourtant des propriétés très différentes en dehors de ce caractère commun.

 

Dans la science moderne, la méthode expérimentale consiste à :

  1. poser une hypothèse, sur la base des lois connues et des expériences antérieures.

  2.  concevoir une expérience dont on prévoit les résultats.

  3. réaliser cette expérience dans des conditions rigoureusement contrôlées.

  4. Analyser les résultats de l’expérience. Si ceux-ci correspondent aux prévisions, l’hypothèse est validée. Si les résultats sont différents de ceux qui avaient été prévus, l’hypothèse est rejetée.

Les alchimistes ne connaissaient pas cette procédure expérimentale.

Par ailleurs, ils  ne connaissaient pas la structure atomique de la matière.

Il a fallu attendre Lavoisier, à la fin du XVIII° siècle, pour établir la distinction entre corps simples et corps composés, qui est à la base de la chimie moderne.

Les différents éléments chimiques ont ensuite été identifiés et leurs propriétés décrites de manière systématique. Il a fallu comprendre la structure des atomes, constitués de protons, de neutrons et d’électrons, pour finalement expliquer ces propriétés. Les chimistes continuent, aujourd’hui encore, à étudier les propriétés des innombrables corps composés.

La science moderne a finalement pu résoudre la question de la transmutation des métaux. Pour changer un élément chimique en un autre élément chimique, il faut modifier la  structure de son noyau, en le brisant (fission nucléaire) ou en associant deux noyaux (fusion nucléaire).

De très grandes quantités d’énergie sont nécessaires pour cela. Ces réactions se produisent naturellement au cœur des étoiles, mais certaines transmutations ne pourront sans doute jamais être produites par l’homme. 

 

L'ALCHIMIE ET L'EGLISE CATHOLIQUE

 

A la recherche de la perfection divine, l'alchimiste a pu plaire à l'Église - tant que ses hypothèses ne menaçaient pas les bases de la religion - ou ses finances !

 

L'alchimiste et l'Église catholique

 

L'Église n'est pas systématiquement hostile à l'alchimie et aux alchimistes. La plupart d'entre eux sont de bons chrétiens et considèrent leur science comme un art sacré. Ils font référence à Dieu dans leur conduite personnelle comme au cours de leurs expériences et Dieu est souvent cité dans leurs œuvres : C'est donc de Feu et de Terre que Dieu doit former l'univers" peut-on lire par exemple dans un traité d'alchimie.

L'Église prétend que depuis le Péché Originel, les âmes sont perverties et que l'homme est livré à la déchéance. Il faut donc rechercher la pureté pour se rapprocher de Dieu. Or la régénération de l'âme s'opère par la quête de la perfection, par la recherche d'un métal parfait.

Les opérations de l'alchimiste ne sont que les différentes étapes de la purification de l'âme humaine.

Ainsi, l'alchimiste apparaît-il comme celui qui transforme le mal en bien. 

 

Une condamnation papale

 

Le pape Jean XXII condamne l'alchimie en 1317. La mesure peut paraître curieuse : ce pape aurait été lui-même un alchimiste. On prétend qu'à sa mort, il aurait laissé la somme énorme de 25 millions de florins et un livre significatif : L'Élixir des Philosophes.

Sa condamnation vise en fait les "souffleurs", les faux alchimistes qui fabriquent une imitation d'or. Ce sont de vulgaires faussaires. Leur audace va trop loin car par ce moyen, ils fabriquent de la fausse monnaie et trompent le peuple.

La bulle du pape est explicite : Nous ordonnons que ces hommes quittent pour toujours le pays, ainsi que ceux qui ont fait battre de l'or et de l'argent et qui sont convenus avec les trompeurs de leur payer cet or.

 

Le sort des alchimistes 

 

Nicolas Flamel a toujours eu la sagesse de faire bénéficier de ses largesses l'Eglise et ses œuvres. Il se comporte en bon chrétien, donne généreusement aux pauvres, aux hôpitaux, aide à embellir les églises proches. Il utilise de toute manière le langage de la foi chrétienne et semble animé d'une mystique toute religieuse. L'accomplissement du Grand Œuvre, écrit-il, rend l'homme bon, il arrache en lui les racines de tous les péchés, notamment l'avarice. L'homme devient alors généreux, doux, pieux, croyant et craignant Dieu. Car dorénavant, il sera de plus en plus pénétré de la Grâce et de la Miséricorde de Dieu ainsi que de la profondeur de son œuvre merveilleuse.

La vie de Nicolas Flamel fut exempte de tracasseries. Il jouissait de l'estime et du respect de tous. Il avait l'appui de nobles personnages. C'était un bourgeois aisé et paisible. Lui et les siens remplissaient avec zèle leurs devoirs religieux. Discret sur ses activités, il ne cherchait nullement à en tirer profit. Il fut au nombre des alchimistes désintéressés et fit preuve de noblesse d'esprit. Nul ne pouvait l'accuser de quelque faute que ce fût.

 

Si Flamel ne fut jamais inquiété, ce ne fut pas le cas pour tous. Le tribunal de l'Inquisition s'en méfie. C'est que par leurs travaux, par leurs propos, ils peuvent mettre en cause les bases de la religion. Ces recherches mystérieuses véhiculent parfois des idées qui peuvent conduire à douter de Dieu. Et les hommes d'Église sont prompts à voir l'action du diable dans ce qu'ils ne comprennent pas.

 

Beaucoup eurent à subir un sort peu enviable, à cause de leurs activités d'alchimistes. Certains furent poursuivis, tracassés, torturés, mis à mort… Ce fut le cas par exemple d'Alexandre Sathon, torturé par le Grand Electeur de Saxe qui voulait lui faire révéler le secret de ses expériences.

Ce fut aussi le cas de cette jeune femme alchimiste, condamnée à être brûlée vive par le duc de Brunschwig qui se disait insatisfait de ses services.

Ce fut encore le cas de tous ceux qui furent victimes des excommunications prononcées par le pape Jean XXII (pape de 1316 à 1334): l'Inquisition en condamna quatorze au bûcher et les tribunaux séculiers firent pendre une vingtaine d'autres alchimistes.

Il faut reconnaître qu'aux yeux de bien des gens l'alchimie avait mauvaise réputation et était synonyme de magie et de sorcellerie.

Il est vrai aussi que des charlatans et des escrocs se prétendirent alchimistes pour s'enrichir par divers trafics : fabrication de fausse monnaie, expériences truquées étaient fréquentes.

C'est sans doute ce qui arriva un jour au duc de Lorraine Henri II. Il reçut la visite de deux alchimistes qui venaient lui proposer de faire de l'or par transmutation. Le marché fut d'autant plus rapidement conclu que le duc avait de graves problèmes financiers. On installa donc au château de Condé, près de Nancy, un laboratoire d'alchimiste. Celui-ci fonctionna pendant trois années. Durant la première, les chercheurs travaillèrent 188 jours. Il fut dépensé tant pour leur nourriture que pour leurs travaux la somme de 1324 francs. L'année suivante, les activités continuèrent aux mêmes conditions, mais les alchimistes ne travaillèrent que 26 jours… Ils reprirent leurs travaux la troisième année, mais cette fois dans de meilleures conditions. Cependant, deux mois d'activité continue n'aboutirent à rien. Force leur fut alors d'avouer qu'ils avaient échoué : on ignore le sort qui leur fut réservé…

 

 

 

 

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